CANNES 2025 : « Orwell: 2+2=5 » de Raoul Peck

Orwell : 2+2=5 n’est pas simplement un film sur George Orwell. C’est un film sur nous.

Raoul Peck plonge dans les derniers mois de l’écrivain, malade, isolé, en train d’achever 1984. Mais très vite, la biographie devient un miroir tendu à notre époque. Le film alterne entre la voix d’Orwell, les concepts clés de son roman — novlangue, double pensée, surveillance permanente — et un montage d’archives qui glisse insidieusement vers des images contemporaines. La transition est fluide. Presque imperceptible. Et c’est précisément ce qui inquiète.

Le cœur du film tient dans cette formule absurde : 2 + 2 = 5.
Nous savons tous que 2 + 2 = 4. Pourtant, sous pression idéologique, sous répétition médiatique, sous autorité politique, la réalité peut se fissurer. Ce n’est pas une question d’ignorance. C’est une question de conditionnement.

Peck montre avec une rigueur glaçante comment le langage devient un outil de pouvoir. Renommer, simplifier, polariser. Transformer une privation de liberté en mesure de protection. Faire passer la surveillance pour du confort. Dans 1984, le télécran observait les citoyens. Aujourd’hui, la reconnaissance faciale, les caméras omniprésentes, la captation massive de données rendent la fiction presque modeste en comparaison.

Le documentaire ne force jamais le trait, et c’est ce qui le rend redoutable. Il n’assène pas, il juxtapose. Il ne crie pas, il démontre. Les images d’archives des totalitarismes du XXe siècle résonnent avec des discours actuels, des sondages contemporains, des politiques migratoires durcies, une opinion publique parfois prête à troquer une part de démocratie contre une promesse de sécurité. Et il n’est pas anodin de noter que le film est réalisé aux États-Unis où Donald Trump a installé une autocratie d’extrême droite.

Le film avance alors une idée vertigineuse : nous n’avons peut-être pas tiré toutes les leçons des deux guerres mondiales.
Ou pire : nous les avons mémorisées sans les comprendre.

Ce qui frappe aussi, c’est le portrait d’Orwell lui-même. Un homme physiquement affaibli, mais intellectuellement d’une lucidité implacable. Il écrit dans l’urgence, comme si le temps lui manquait — ce qui était le cas. Il ne décrivait pas seulement un régime totalitaire. Il décrivait des mécanismes. Des logiques. Des dérives possibles.

Orwell : 2+2=5 dépasse ainsi le cadre du documentaire littéraire. Il devient un film politique au sens noble du terme : un film qui interroge la fabrication du réel.

Il pose une question inconfortable :
à partir de quel moment acceptons-nous que 2 + 2 ne fasse plus 4 ?

Dans une époque saturée d’informations, d’algorithmes, de narrations concurrentes et de vérités alternatives, la réponse n’est plus théorique. Elle est quotidienne.

Peck ne propose pas de solution miracle. Mais il rappelle une chose essentielle : la démocratie ne meurt pas toujours dans le fracas. Elle peut s’éroder doucement, dans le glissement des mots et l’habitude des compromis. Et les dictateurs ont souvent été élus démocratiquement.

Un documentaire qui ne cherche pas à effrayer.
Mais qui laisse une inquiétude durable.

Et c’est peut-être là sa plus grande force.

Fiche technique :
Titre : Orwell: 2+2=5
Réalisation : Raoul Peck
Pays : États-Unis
Genre : Documentaire
Date de sortie : 25 février 2026 (Belgique – France)
Durée : 2h00
Sélection : Cannes Première – Festival de Cannes 2025

Affiche du documentaire « Orwell 2+2=5 » de Raoul Peck

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