CINEMA : « El Jockey » de Luis Ortega

Dès ses premières minutes, EL JOCKEY impose un regard. Le film s’ouvre sur une série de portraits, figures fragmentées qui reviendront comme des motifs tout au long du récit, annonçant un cinéma de la sensation plus que de la narration linéaire. Luis Ortega déploie une recherche esthétique extrêmement travaillée, où chaque cadre, chaque couleur, chaque texture participe à la construction d’un univers singulier, immédiatement reconnaissable.

Le cinéaste enchaîne des scènes parfois cocasses, loufoques, voire énigmatiques, sans jamais chercher à tout expliquer. Cette liberté narrative, nourrie d’une imagerie empruntée à la culture queer, confère au film une tonalité trouble, flottante, où le réalisme glisse constamment vers l’onirisme. Le monde d’EL JOCKEY n’est pas tant un décor qu’un état mental, instable et fiévreux.

Ancien jockey légendaire, Remo Manfredini voit sa carrière s’effondrer sous le poids de son comportement autodestructeur. Désormais, il ne court plus que pour éponger ses dettes colossales envers Sirena, un mafieux aussi louche qu’impitoyable. Lors de la course la plus importante de sa vie, le destin bascule : un accident coûte la vie à l’un des chevaux les plus précieux, tandis que Remo est grièvement blessé. À son réveil, incapable d’affronter les conséquences et traqué par Sirena, il fuit. La tête encore bandée, il adopte une nouvelle identité et erre dans les rues de Buenos Aires, dans une dérive quasi fantomatique.

Dans ce rôle de corps blessé et d’âme en fuite, Nahuel Pérez Biscayart livre une performance magnétique. L’acteur, révélé internationalement par 120 battements par minute de Robin Campillo, s’est imposé au fil des années comme l’un des interprètes les plus audacieux du cinéma contemporain, capable de naviguer entre fragilité extrême et intensité brute. Ici, il prête à Remo une présence physique saisissante, presque animale, où chaque geste semble chargé de douleur, de désir et de fuite.

Avec EL JOCKEY, Luis Ortega poursuit une œuvre profondément personnelle. Figure majeure du cinéma argentin contemporain, il s’est fait connaître à l’international avec EL ÁNGEL (2018), présenté au Festival de Cannes et remarqué pour sa radicalité formelle et son regard trouble sur la marginalité. Comme EL ÁNGELEL JOCKEY a été soumis aux Oscars, confirmant la reconnaissance institutionnelle d’un cinéaste qui n’a pourtant jamais cessé de cultiver une forme de cinéma libre, sensuel et dérangeant.

EL JOCKEY n’est pas un film de sport, ni un simple récit de chute et de rédemption. C’est une errance, un poème visuel, une plongée dans les zones grises de l’identité et du désir. Un film qui avance par impressions, par éclats, et qui laisse au spectateur le soin de recomposer ses propres images — comme autant de portraits hantés par la perte et la métamorphose.

Fiche technique :
Titre : El Jockey
Réalisation : Luis Ortega
Avec : Nahuel Pérez Biscayart, Úrsula Corberó, Daniel Giménez Cacho, Mariana Di Girolamo
Pays : Argentine, Espagne
Genre : Drame
Date de sortie : 28 janvier 2026 (Belgique)
Durée : 1h37

Affiche du film « El Jockey » de Luis Ortega

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