Après le très poignant Lola vers la mer, Laurent Micheli confirme avec Nino dans la nuit qu’il est l’un des cinéastes belges les plus attentifs aux corps fragiles et aux identités en lutte. Là où Lola abordait frontalement la transidentité dans un road movie intime et douloureux, Nino déplace le regard vers la nuit bruxelloise et parisienne, ses marges, ses lumières artificielles et ses illusions de liberté.
Nino Paradis a 20 ans et déjà le sentiment d’avoir raté le train. Une soirée qui dérape, une fuite, une tentative avortée d’intégrer la Légion étrangère – comme si l’exil militaire pouvait offrir un cadre, une structure, un sens. Mais le retour est brutal : retour à la débrouille, aux petits boulots mal payés, aux combines dangereuses, aux trafics qui permettent de respirer sans jamais vraiment vivre.
Avec Lale, celle qui embrase son cœur, et ses compagnons de galère Malik et Charlie, Nino évolue dans un monde où l’on tient debout par solidarité plus que par espoir. Micheli filme cette jeunesse en suspension avec une caméra proche des visages, attentive aux silences autant qu’aux éclats. Il capte les corps fatigués, les regards qui oscillent entre défi et résignation. Ce n’est pas un film sur la délinquance : c’est un film sur l’absence de place.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Nino et ses amis ne rêvent pas de grandeur ; ils rêvent d’un espace où exister sans se justifier. Pourtant, chaque tentative d’ascension semble les ramener vers le bas. Les événements, mais aussi leurs propres actes, les replongent dans la spirale.
Le film prend une dimension plus vertigineuse lorsque Nino décroche enfin un emploi susceptible de le sortir d’affaire. Là, le récit glisse subtilement : même les privilégiés, même les riches, semblent lutter pour exister dans cette société capitaliste où la valeur d’un individu se mesure à son utilité et à sa performance. La misère change de décor, mais pas de logique. Chacun cherche sa place dans un système qui fabrique l’exclusion comme il fabrique le profit.
Sur le plan des identités, Nino dans la nuit prolonge le geste de Micheli tout en l’élargissant. Si Lola vers la mer confrontait frontalement le spectateur à la transidentité, ici les genres deviennent fluides, presque secondaires. Nino est hétérosexuel, mais profondément lié à ses amis queer, sans jugement, sans malaise, sans crainte. Micheli filme une tendresse rare : aimer l’autre ne menace pas l’identité, elle l’élargit. Il rappelle avec simplicité que l’homosexualité n’est ni contagieuse ni subversive — seule l’intolérance l’est.
La nuit, chez Micheli, n’est pas seulement un décor. C’est un espace politique. Un territoire queer où les normes s’effacent temporairement, où les hiérarchies se brouillent, où l’on peut être soi — ou du moins essayer. Mais l’aube arrive toujours, et avec elle le retour à la réalité sociale.
Par moments, le film frôle le désespoir pur. On se demande si Nino pourra réellement briser le cycle, ou si la nuit finira par l’engloutir. Cette tension constante donne au récit une dimension presque tragique. Pourtant, Micheli évite le misérabilisme. Il laisse affleurer une forme de grâce dans les regards, dans les gestes d’amitié, dans ces instants suspendus où la musique, la drogue ou l’amour semblent offrir une échappatoire.
Avec Nino dans la nuit, Laurent Micheli signe un film âpre et lumineux à la fois. Un film sur une jeunesse en marge, mais surtout sur une société qui fabrique ses marges. Un cinéma de l’empathie, sans naïveté. Un cinéma qui observe, qui questionne, et qui nous laisse face à cette interrogation essentielle : dans un monde obsédé par la réussite, combien de Nino restent condamnés à la nuit ?
Il faut également saluer le regard de découvreur de talents qu’est Laurent Micheli. Dans Lola vers la mer, il révélait au grand public la bouleversante Mya Bollaers, dont la justesse avait marqué durablement le cinéma belge. Avec Nino dans la nuit, il frappe à nouveau fort en mettant en lumière une pépite brute : Oscar Louis Högström. Son Nino est à la fois fragile et rageur, opaque et terriblement humain. Face à lui, Micheli accorde sa confiance à Mara Taquin, Bilal Hassani et Théo Augier, tous trois remarquables de nuance et d’intensité. Ce qui frappe, au-delà du casting, c’est la direction d’acteurs : jamais démonstrative, toujours organique. Micheli laisse respirer ses interprètes, capte leurs failles, les accompagne sans les surdiriger. Il ne façonne pas des performances, il révèle des présences. Et c’est sans doute là que réside l’une des grandes forces de son cinéma : faire émerger des visages et des voix que l’on n’oublie pas.
Fiche technique :
Titre : Nino dans la nuit
Réalisation : Laurent Micheli
Avec : Oscar Louis Högström, Mara Taquin, Bilal Hassani, Théo Augier
Pays : France, Belgique
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 04 mars 2026 (France) – 18 mars 2026 (France)
Durée : 1h57

