Il y a des films qui laissent perplexe. Non parce qu’ils seraient incompréhensibles, mais parce qu’ils semblent volontairement installés dans une zone trouble, entre fascination et rejet. Rosebush Pruning, de Karim Aïnouz, appartient clairement à cette catégorie. On en sort avec le sentiment d’avoir assisté à une farce familiale malade, à la fois brillante, grotesque, dérangeante et parfois terriblement appuyée.
Le film est présenté comme une adaptation libre de Les Poings dans les poches, le premier long-métrage de Marco Bellocchio. Mais le terme “libre” est presque trompeur : la structure dramatique est très proche. On retrouve une famille bourgeoise dysfonctionnelle, un parent aveugle — ici le père et non plus la mère —, des enfants adultes enfermés dans une atmosphère de dépendance, de pulsions troubles et de violence rentrée. Comme chez Bellocchio, le désir de “libérer” un frère du poids familial conduit au passage à l’acte meurtrier.
La différence essentielle tient au déplacement du regard. Là où Bellocchio filmait, en 1965, l’implosion d’une famille bourgeoise italienne, Karim Aïnouz transpose le récit dans le monde contemporain des ultra-riches : une famille américaine installée en Espagne, recluse dans une propriété luxueuse, coupée du réel, prisonnière de ses mensonges et de son héritage. Le film ne parle plus seulement de la famille comme prison morale ; il parle aussi de la richesse comme maladie héréditaire. Ces personnages ont tout, sauf une raison de vivre. Leur fortune les a rendus infantiles, cruels, inutiles.
C’est là que Rosebush Pruning devient intéressant. Le scénario reprend Bellocchio, mais le passe par un filtre plus satirique, presque post-Succession : patriarcat, héritage, oisiveté, violence symbolique des puissants, dégénérescence des dynasties familiales. Le père aveugle règne sur un monde en ruine, tandis que la mère, supposément dévorée par des loups, réapparaît comme le mensonge fondateur de cette famille. Ce retournement donne au film une dimension grotesque, presque psychanalytique : toute la maison repose sur une fiction, et lorsque la vérité revient, elle revient comme un cadavre encore vivant.
Mais cette outrance est aussi la limite du film. À force de pousser la satire, Rosebush Pruning donne parfois l’impression de chercher le choc plus que la profondeur. Le film veut tailler dans la chair morte de la bourgeoisie contemporaine ; il y parvient par moments avec une vraie puissance visuelle et un sens certain du malaise. Mais il lui arrive aussi de confondre cruauté et lucidité.
Reste un objet de cinéma singulier, inconfortable, difficile à aimer pleinement, mais impossible à balayer d’un revers de main. Rosebush Pruning n’est peut-être pas un grand film équilibré. C’est plutôt une expérience de dégoût contrôlé, une tragédie familiale repeinte en farce noire sur les privilèges.
Fiche technique :
Titre : Rosebush Pruning
Réalisation : Karim Aïnouz
Avec : Elle Fanning, Callum Turner, Jamie Bell, Pamela Anderson, Lukas Gage, Riley Keough
Pays : Royaume-Uni, Italie, Allemagne
Genre : Thriller, Drame
Date de sortie : 29 juillet 2026 (Belgique)
Durée : 1h36
