Il y a des portraits documentaires qui racontent une vie. Et puis il y a ceux qui la réinventent au cinéma. Broken English, consacré à Marianne Faithfull, appartient clairement à cette deuxième catégorie. Le film ne se contente pas d’aligner des archives, des témoignages et quelques entretiens face caméra. Il invente une forme. Il met en scène la mémoire. Il organise le chaos d’une existence traversée par la gloire, les blessures, les malentendus, les renaissances et la musique. Et c’est précisément là que réside sa grande beauté.
Réalisé par Iain Forsyth et Jane Pollard, déjà auteurs du très singulier 20,000 Days on Earth autour de Nick Cave, Broken English refuse la facilité du portrait classique. Le film aurait pu être une célébration chronologique de Marianne Faithfull : l’apparition fulgurante des années 1960, As Tears Go By, la relation avec Mick Jagger, les excès, la chute, puis le retour magistral avec l’album Broken English en 1979. Mais les réalisateurs comprennent que Marianne Faithfull ne peut pas être racontée de manière linéaire. Sa vie n’est pas une ligne droite : c’est une succession de fractures, de métamorphoses et de survivances.
Le dispositif imaginé est d’une richesse rare. Le film se déploie dans un lieu fictif, le “Ministry of Not Forgetting”, une sorte d’institution mentale et cinématographique où l’on ne cherche pas seulement à se souvenir, mais à empêcher l’effacement. Cette nuance est essentielle. Marianne Faithfull n’est pas ici réduite à une icône pop, à une muse des Rolling Stones ou à une figure scandaleuse de la presse britannique. Le film lutte contre cette simplification. Il lui rend sa complexité, son intelligence, son humour acide, son autorité artistique.
La grande réussite de Broken English tient à sa manière de faire dialoguer les archives avec la présence de Marianne Faithfull elle-même. Les images du passé ne sont pas utilisées comme de simples preuves ou illustrations. Elles deviennent des fantômes actifs, des fragments de mémoire qui viennent provoquer, éclairer, parfois contredire la femme âgée qui les regarde. Le film crée ainsi une rencontre bouleversante entre Marianne Faithfull et ses propres doubles : la jeune chanteuse des sixties, la femme diabolisée par les tabloïds, l’artiste brisée puis reconstruite, la voix grave et cabossée de la maturité.
Cette idée aurait pu être théorique. Elle devient profondément cinématographique grâce à une mise en scène d’une inventivité constante. Tilda Swinton, George MacKay et les autres acteurs ne sont pas là comme de simples ornements prestigieux. Leur présence permet au film de sortir du documentaire illustratif pour entrer dans un territoire plus libre, presque théâtral, où l’on sent que la vie de Marianne Faithfull doit être rejouée, reconfigurée, réentendue pour être enfin comprise autrement.
Ce choix est particulièrement fort parce que Marianne Faithfull fut longtemps prisonnière d’un récit fabriqué par d’autres. La presse, les hommes, l’industrie musicale et la mythologie rock ont souvent parlé à sa place. Ils ont retenu les scandales, les liaisons, les descentes aux enfers, mais moins volontiers l’œuvre. Or cette œuvre est considérable. Faithfull a traversé plus de six décennies de création, publié de nombreux albums, collaboré avec des artistes majeurs, écrit et interprété des chansons qui portent la trace d’une vie entière. Sa voix, surtout, raconte ce que peu de biographies savent dire : le temps, la perte, la résistance, l’ironie, la survie.
Le film porte le titre de son album le plus emblématique, Broken English, paru en 1979. Ce disque avait marqué une rupture décisive. Marianne Faithfull n’y était plus l’image fragile et angélique des débuts. Elle devenait une artiste abrasive, contemporaine, politique, portée par une voix transformée par les épreuves. Le film semble prolonger ce geste : il ne cherche pas à restaurer une image lisse de Marianne Faithfull, mais à embrasser ses cassures. Il comprend que c’est précisément dans ces cassures que se trouve sa puissance.
Il y a aussi, dans Broken English, une dimension posthume qui rend l’expérience d’autant plus émouvante. Marianne Faithfull est morte en janvier 2025, à 78 ans, avant que le film ne termine pleinement son parcours public. Le documentaire devient alors plus qu’un portrait : il devient un dernier acte artistique. Non pas un mausolée, mais une ultime apparition. La participation de Nick Cave et Warren Ellis, ainsi que celle d’autres figures importantes de la scène musicale, inscrit Faithfull dans une constellation d’artistes qui ne viennent pas seulement lui rendre hommage, mais reconnaître une dette.
Broken English est donc bien davantage qu’un documentaire musical. C’est une œuvre sur la mémoire, sur la manière dont les femmes artistes sont racontées, déformées, puis parfois réparées par le cinéma. C’est aussi une réflexion magnifique sur les archives : non pas comme un matériau mort, mais comme une matière vivante, capable de produire de nouveaux sens lorsqu’elle est regardée autrement.
Fiche technique :
Titre : Broken English
Réalisation : Iain Forsyth, Jane Pollard
Avec : Marianne Faithfull, Suki Waterhouse, Beth Orton, Courtney Love, Jehnny Beth, Nick Cave, Warren Ellis, Tilda Swinton, George MacKay, Calvin Demba, Zawe Ashton et Sophia Di Martino
Pays : Royaume-Uni
Genre : Documentaire, Musical
Date de sortie : 24 juin 2026 (Belgique)
Durée : 1h39

