Il y a des films qui bouleversent. D’autres qui mettent en colère. NAZA appartient à une catégorie plus rare encore : celle des films après lesquels il devient difficile de prétendre que l’on ne savait pas.
Après No Other Land, Yuval Abraham et Rachel Szor signent un documentaire d’une simplicité formelle presque désarmante. Pas de spectaculaire, pas de reconstitution, pratiquement pas d’images de Gaza. La nuit, sur les toits de Tel-Aviv, ils interrogent 24 membres ou anciens membres de l’armée et des services de renseignement israéliens. Leurs visages sont dissimulés, leurs voix modifiées. Ils racontent leur travail. Calmement.
Et c’est précisément ce calme qui rend NAZA terrifiant.
Ces hommes et ces femmes ne parlent pas d’une guerre observée de loin. Ils décrivent des systèmes auxquels ils ont participé : surveillance de masse, identification des cibles, algorithmes, validation des frappes, estimation préalable du nombre de civils susceptibles d’être tués. Le mot « NAZA » lui-même appartient à ce vocabulaire administratif : il désigne l’estimation des « dommages collatéraux », autrement dit des êtres humains dont la mort est anticipée avant qu’une bombe ne soit larguée. Le film développe des enquêtes menées depuis 2023 par +972 Magazine, Local Call et The Guardian.
Tout l’effroi du film réside là : la mort devient une donnée.
Un nombre sur un écran. Une variable dans un calcul. Une information transmise d’un service à l’autre.
NAZA ne filme finalement pas la guerre. Il filme sa bureaucratie.
Et lorsque l’on entend certaines personnes expliquer comment une maison peut être surveillée, comment ses occupants peuvent être connus, comment la présence d’enfants peut être identifiée avant qu’une frappe ne soit autorisée, le langage de la « bavure » ou de l’« erreur » devient soudain beaucoup plus difficile à entendre. Les réalisateurs montrent un système dans lequel la technologie ne semble pas seulement éloigner le militaire de celui qu’il tue : elle permet aussi de transformer des vies humaines en paramètres abstraits.
C’est là que le travail d’Abraham et Szor est remarquable. Ils ne cherchent pratiquement jamais l’effet. Ils laissent parler. Ils laissent les silences s’installer. Ils nous obligent à regarder Tel-Aviv vivre paisiblement pendant que, dans la pénombre, quelqu’un raconte comment fonctionne une machine capable de tuer à quelques dizaines de kilomètres de là.
Le contraste est insoutenable.
Et il donne au film une force politique considérable.
Car NAZA arrive à un moment où la qualification de génocide à Gaza ne relève plus seulement du vocabulaire militant. En septembre 2025, la Commission d’enquête internationale indépendante mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a conclu que les autorités et forces israéliennes avaient commis quatre des cinq actes génocidaires définis par la Convention de 1948 et qu’elle considérait établie l’intention nécessaire à cette qualification. Israël rejette catégoriquement cette accusation. La Cour internationale de Justice, saisie par l’Afrique du Sud, n’a pour sa part toujours pas rendu de décision définitive sur le fond : la procédure est encore en cours.
Cette précision est importante. Mais elle ne rend pas NAZA moins accablant.
Le film apporte autre chose : des voix venues de l’intérieur.
Ce ne sont plus uniquement les victimes palestiniennes, les ONG, les journalistes étrangers ou les institutions internationales qui décrivent ce qui se passe. Ce sont des Israéliens ayant travaillé au cœur du dispositif militaire et du renseignement qui racontent son fonctionnement.
Et c’est probablement ce qui m’a mis le plus en colère en sortant du film.
Parce qu’après cela, que reste-t-il de l’argument de l’ignorance ?
Depuis des années, les images existent. Les morts existent. Les destructions existent. Les enquêtes existent. Les rapports internationaux existent. Désormais, il existe aussi ces témoignages venant directement de ceux qui ont participé à cette mécanique.
On peut évidemment discuter la politique israélienne. On peut discuter les responsabilités historiques, le traumatisme immense du 7 octobre 2023, la sécurité d’Israël, le Hamas, la géopolitique de la région. Mais rien de cela ne devrait empêcher de regarder ce que NAZA place devant nous.
Et surtout de l’entendre.
Le film pose alors une question qui dépasse largement Israël. Que font les gouvernements occidentaux lorsque de tels faits sont documentés ? Que signifie continuer à fournir un soutien politique ou militaire lorsque les alertes s’accumulent ? À quel moment la prudence diplomatique devient-elle une forme d’acceptation de l’inacceptable ?
NAZA ne donne pas toutes les réponses.
Il fait pire.
Il enlève progressivement les excuses.
La puissance du film tient finalement à son refus de nous offrir la moindre échappatoire émotionnelle. Il ne nous permet pas de détourner les yeux d’un corps mutilé puisqu’il ne nous le montre presque jamais. Il nous oblige simplement à écouter quelqu’un expliquer comment ce corps a pu devenir, avant même sa mort, une ligne dans un calcul.
À Venise, NAZA a reçu le Prix spécial du jury après une projection suivie d’une ovation de vingt-cinq minutes. Ce succès pourrait presque sembler dérisoire face au sujet du film.
Parce que NAZA n’est pas seulement un grand documentaire. C’est un document qui nous place devant notre propre responsabilité de spectateur.
Après l’avoir vu, personne ne pourra dire : je ne savais pas.
Fiche technique :
Titre : Naza
Réalisation : Yuval Abraham, Rachel Szor
Pays : Royaume-Uni
Genre : Documentaire
Date de sortie : 30 septembre 2026 (Belgique)
Durée : 1h20

