Il y a des auteurs que l’on connaît avant même de les avoir lus. Kafka en fait partie. Je me souviens encore de la première fois où quelqu’un m’a parlé de lui : la personne avait prononcé son nom comme une évidence, persuadée que je savais forcément qui était Kafka et ce que signifiait « kafkaïen ». Un peu comme Marx et le marxisme. Les mots sont entrés dans le langage courant, les personnages sont devenus des références universelles. Mais savons-nous réellement ce qu’ils recouvrent ?
C’est précisément ce qui rend Franz K. passionnant. Agnieszka Holland ne prend pas vraiment le spectateur par la main. Elle semble partir du principe que Kafka existe déjà quelque part dans notre imaginaire collectif. À nous ensuite de découvrir l’homme caché derrière le mythe.
Et pour raconter un personnage aussi complexe, elle refuse les conventions du biopic. Quelle inventivité ! Le film change sans cesse de langage : reconstitution historique, animation, séquences presque documentaires, regards caméra, images contemporaines, déformations au grand-angle… Holland invente littéralement sa mise en scène au fur et à mesure qu’elle tente de cerner son personnage.
Le procédé pourrait rapidement devenir artificiel. Il produit au contraire un film étonnamment vivant. Plutôt que de prétendre nous donner « la » vérité sur Kafka, la réalisatrice en accumule les fragments et les points de vue. Kafka fils écrasé par son père, employé d’une compagnie d’assurances, amoureux maladroit, juif germanophone à Prague, écrivain obsédé par son œuvre… À chaque fois que l’on croit commencer à le saisir, il semble nous échapper à nouveau.
Holland pousse même l’idée jusqu’à revenir dans le Prague d’aujourd’hui, où Kafka est devenu une attraction touristique, un visage imprimé sur des objets et presque une marque commerciale. C’est finalement assez drôle : nous vivons entourés d’un Kafka que nous croyons connaître alors que l’homme demeure profondément insaisissable.
Idan Weiss participe énormément à cette fascination. Sa ressemblance avec Kafka est troublante, mais c’est surtout sa manière d’incarner ses contradictions qui impressionne.
Franz K. aurait pu être un biopic académique supplémentaire consacré à un grand écrivain. C’est exactement l’inverse. Agnieszka Holland choisit l’éclatement, les ruptures, les expérimentations et parfois même l’excentricité pour approcher un homme qui résiste aux explications simples.
Et c’est peut-être finalement la manière la plus kafkaïenne de raconter Kafka.
Fiche technique :
Titre : Franz K. (Franz)
Réalisation : Agnieszka Holland
Avec : Idan Weiss, Peter Kurth, Carol Schuler, Sebastian Schwarz, Katharina Stark, Ivan Trojan
Pays : République tchèque, Irlande
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie : 19 novembre 2025 (France) – 14 octobre 2026 (Belgique)
Durée : 2h07

