Il faut sans doute accepter très vite le pacte absurde d’A Useful Ghost : dans ce film où les morts ne disparaissent jamais tout à fait, les âmes peuvent revenir hanter les objets du quotidien. Un aspirateur, un frigo, une machine industrielle… Tout devient réceptacle possible d’une présence disparue. L’idée pourrait prêter à sourire — et elle le fait souvent — mais elle ouvre aussi un terrain singulier, entre mélancolie, satire sociale et fantaisie surnaturelle.
Le film débute par une scène qui donne immédiatement le ton : un client achète un aspirateur, avant de découvrir que l’appareil est hanté. Désemparé, il fait appel à un réparateur. Ce point de départ presque burlesque installe une logique de récit où le fantastique surgit sans grande solennité, comme une anomalie domestique qu’il faudrait simplement réparer. Mais derrière cette entrée en matière se dessine peu à peu une histoire plus ample, traversée par trois présences fantomatiques : Nat, l’épouse défunte de March, victime de pollution à la poussière ; Tok, un ouvrier lié au passé tragique de l’usine familiale ; et cette autre âme prisonnière d’un objet ménager, qui fait glisser le film vers une fable à la fois industrielle, intime et spectrale.
Au centre du récit, il y a donc March, muré dans le deuil après la mort de Nat. Son quotidien bascule lorsqu’il comprend que l’esprit de sa femme s’est réincarné dans un aspirateur. L’idée est franchement absurde, presque grotesque, et pourtant le film la prend suffisamment au sérieux pour en faire une véritable histoire d’amour. Entre March et Nat, le lien renaît, inattendu, dérangeant, mais plus fort que jamais. Cette relation surnaturelle ne fait évidemment pas l’unanimité, en particulier au sein d’une famille déjà hantée par un ancien accident d’ouvrier. Pour prouver qu’elle n’est pas une menace, Nat décide alors de devenir un « fantôme utile » : nettoyer l’usine, faire le ménage, y compris parmi les âmes errantes.
C’est là que le film trouve son idée la plus intéressante : derrière la bizarrerie de la réincarnation en aspirateur, A Useful Ghost parle de ce que l’on attend des morts, des femmes, des ouvriers, des corps invisibilisés. Même fantôme, Nat doit encore se rendre utile. Même disparue, elle doit encore prouver sa valeur. Le film déploie ainsi une critique sociale discrète mais réelle, où la poussière devient à la fois un poison, une trace du travail industriel et une métaphore de ce que les familles, les entreprises et les sociétés préfèrent balayer sous le tapis.
La mise en scène cultive volontairement un humour étrange, parfois très sec, qui peut rappeler l’absurde minimaliste des débuts de Quentin Dupieux. Les effets spéciaux ont quelque chose de rudimentaire, presque bricolé, comme si le film assumait pleinement son artificialité. Cette naïveté visuelle n’est pas forcément un défaut : elle participe au charme bancal de l’ensemble. On est moins dans le spectaculaire que dans une forme de fantaisie artisanale, où l’incongruité prime sur la sophistication.
Le film possède aussi une dimension profondément queer, notamment à travers la présence de deux protagonistes homosexuels. Mais cette dimension n’est jamais transformée en discours explicatif ni en accumulation de signes culturels codés. Le regard queer du film passe plutôt par son rapport aux normes : aimer un fantôme, aimer hors du cadre familial, désirer ce qui est jugé impropre, monstrueux ou ridicule. A Useful Ghost ne cherche pas à « décoder » une culture queer ; il préfère déplacer les frontières du couple, du corps et de l’acceptabilité.
Reste que le film souffre d’une certaine longueur. Son univers est suffisamment singulier pour intriguer, mais pas toujours assez resserré pour maintenir la tension. On aurait aimé une œuvre plus ramassée, plus tranchante, capable de conserver la force de son concept sans s’égarer dans des détours parfois moins nécessaires.
A Useful Ghost demeure néanmoins une curiosité attachante, un film étrange et imparfait, mais habité par une vraie personnalité. Sous ses airs de farce surnaturelle, il raconte une histoire de deuil, de pollution, d’exploitation et d’amour impossible. Un film où l’on peut se réincarner en aspirateur, certes, mais où les fantômes les plus inquiétants ne sont peut-être pas ceux qui hantent les objets : ce sont ceux que l’industrie, la famille et la mémoire collective refusent encore de regarder en face.
Fiche technique :
Titre : A Useful Ghost
Réalisation : Ratchapoom Boonbunchachoke
Avec : Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon, Wanlop Rungkumjad
Pays : Thaïlande, Singapour, Allemagne, France
Genre : Comédie dramatique, Fantastique
Date de sortie : 27 août 2025 (France) – 22 avril 2026 (Belgique)
Durée : 2h10
Sélection : Semaine de la Critique – Festival de Cannes 2025

