
Le Festival de Cannes a choisi de regarder dans le rétroviseur pour mieux parler du présent. Trente-cinq ans après l’avant-première mondiale de Thelma et Louise, projeté sur la Croisette le 20 mai 1991, le film de Ridley Scott revient aujourd’hui au premier plan en devenant l’image officielle de cette nouvelle édition.
Ce choix n’a rien d’anodin. Avec Thelma et Louise, Cannes ne célèbre pas seulement un classique du cinéma américain. Le festival remet en lumière une œuvre qui, dès sa sortie, a bousculé les représentations, déplacé les lignes et offert au grand écran deux héroïnes dont la portée symbolique n’a jamais cessé de grandir. En 1991, Ridley Scott s’emparait du road-movie, genre largement codifié au masculin, pour en inverser les codes et raconter, à travers une cavale sans retour, une soif d’émancipation devenue question de survie.
Sur l’affiche, les deux femmes apparaissent comme des figures immédiatement reconnaissables et toujours aussi puissantes. Louise, débardeur blanc, regard frontal, impose une présence défiant toute tentative de domination. Thelma, revolver glissé dans la poche arrière de son jeans, lunettes noires sur le nez, fixe l’horizon. Toutes deux sont installées dans la Ford Thunderbird décapotable qui a inscrit leur fuite dans l’imaginaire collectif. Sous le soleil de l’Arkansas, elles prennent la route pour échapper à l’ordre établi, aux violences subies, aux rôles assignés, et inventer leur propre trajectoire.
En choisissant une photo de tournage en noir et blanc pour illustrer un film si intensément traversé par la couleur, Cannes souligne la force intemporelle de cette œuvre. Thelma et Louise parle de liberté, d’amitié, de révolte, de corps et de désir. Des thèmes qui pouvaient sembler avant-gardistes au début des années 1990, et qui résonnent aujourd’hui avec une vigueur intacte.
Le film occupe une place particulière dans la trajectoire de Ridley Scott. Présent dès 1977 au Festival de Cannes avec Les Duellistes, récompensé du Prix du Jury du meilleur premier film, le cinéaste britannique signait avec Thelma et Louise son septième long métrage. Le scénario de Callie Khouri, qui remportera ensuite l’Oscar et le Golden Globe, donnait naissance à une œuvre à la fois populaire, politique et profondément transgressive.
À sa sortie américaine, le film suscite débats, crispations et controverses. Mais il rencontre aussi un succès considérable et s’impose rapidement comme un jalon majeur dans l’histoire de la représentation des femmes au cinéma. Porté par le duo incandescent formé par Geena Davis et Susan Sarandon, Thelma et Louise devient une ode à l’amitié féminine, dans des paysages du Midwest filmés comme un western moderne, sublimés par la musique de Hans Zimmer.
Trente-cinq ans plus tard, le geste du Festival de Cannes prend une dimension évidente. En choisissant Thelma et Louise pour son affiche officielle, il ne rend pas seulement hommage à un film culte : il rappelle qu’il existe des œuvres qui continuent de nous parler, de nous défier et d’interroger notre époque. Hier lancées vers le vide dans un ultime élan de liberté, Thelma et Louise nous font désormais face. Et c’est peut-être leur regard, plus encore que leur légende, qui continue de nous troubler.

