Avec La bola negra, Javier Calvo et Javier Ambrossi, les « Los Javis », signent une véritable fresque romanesque sur l’homosexualité à travers près d’un siècle d’histoire espagnole.
Le film raconte trois hommes, trois époques, trois existences que l’on découvre progressivement liées les unes aux autres par le désir, la douleur, l’héritage familial et le poids de l’Histoire. Le scénario navigue constamment d’une temporalité à l’autre, parfois sans aucune transition. Et pourtant, jamais on ne se perd. Quelques secondes suffisent pour comprendre où l’on se trouve. C’est sans doute l’une des grandes réussites du film : Calvo et Ambrossi font totalement confiance à leur mise en scène.
Et quelle mise en scène ! Les réalisateurs maîtrisent leur caméra avec une remarquable assurance. Les cadres, la lumière, les décors et les mouvements donnent régulièrement au film des allures de grand spectacle. Malgré ses 2 h 39, La bola negra assume pleinement son statut de fresque et, surtout, parvient à maintenir l’attention alors que son récit est loin d’être simple.
La distribution participe largement à la puissance du film. Autour de Guitarricadelafuente, étonnamment juste pour ses débuts comme acteur, et de Miguel Bernardeau — révélé internationalement par la série Élite —, les réalisateurs réunissent un casting impressionnant : Penélope Cruz, Glenn Close, Lola Dueñas, Antonio de la Torre, Natalia de Molina ou encore Carlos González. Des comédiens confirmés côtoient ainsi de jeunes visages, sans que les premiers viennent jamais écraser les seconds. Tous semblent appartenir au même monde et contribuent à donner à cette fresque son ampleur romanesque.
Mais il est difficile aujourd’hui de regarder La bola negra uniquement comme un objet de cinéma.
En Espagne, le film est devenu un phénomène. À la mi-octobre, La bola negra dépassait déjà les 28 millions d’euros de recettes et les quatre millions de spectateurs en Espagne, devenant le plus gros succès espagnol de l’année 2026. Un résultat impressionnant pour un drame de 159 minutes consacré aux vies de trois hommes homosexuels.
Ce succès intervient aussi dans un contexte politique particulier. Partout en Europe, les questions liées aux droits et à la visibilité des personnes LGBTQIA+ sont redevenues un terrain de confrontation politique. ILGA-Europe documente depuis plusieurs années la multiplication des attaques contre les Pride, les associations, les personnes trans ou encore les politiques d’inclusion, avec une offensive particulièrement marquée de la part de mouvements nationalistes et d’extrême droite.
Le paradoxe espagnol est d’autant plus intéressant que l’Espagne occupe aujourd’hui la première place du classement européen d’ILGA-Europe en matière de protections juridiques des personnes LGBTI, alors que le pays connaît simultanément une progression politique importante de Vox et de discours hostiles à certaines de ces avancées.
Dans ce contexte, voir plusieurs millions de personnes acheter un billet pour suivre pendant près de trois heures une histoire consacrée à l’évolution de l’homosexualité en Espagne a forcément quelque chose de rassurant.
Car La bola negra ne réduit jamais ses personnages à leur orientation sexuelle. Il les filme avec respect, dans leurs désirs, leurs contradictions, leurs blessures, leurs amours et leur besoin d’être libres. À travers eux, le film rappelle aussi tout le chemin parcouru au cours du XXe siècle — et combien certaines libertés qui paraissent aujourd’hui évidentes ont été chèrement conquises.
C’est peut-être finalement ce que son incroyable succès raconte de plus réjouissant : malgré le bruit politique, malgré les discours de rejet et malgré les tentations de retour en arrière, une large partie du public semble encore avoir envie de défendre une idée finalement très simple : celle de pouvoir aimer et vivre librement.
Et lorsque cette idée est portée par un film aussi ambitieux et visuellement aussi beau, on comprend aussi pourquoi le public espagnol s’est déplacé en masse.
Fiche technique :
Titre : La Bola Negra
Réalisation : Javier Calvo, Javier Ambrossi
Avec : Guitarricadelafuente, Miguel Bernardeau, Carlos González
Pays : Espagne, France
Genre : Drame
Date de sortie : 16 décembre 2026 (France) – 23 décembre 2026 (Belgique)
Durée : 2h35
