À l’heure où le cinéma mondial cherche de nouvelles voix capables de raconter le réel autrement, Sara Ishaq s’impose comme une figure singulière, à la croisée de l’intime et du politique.
Née à Édimbourg et ayant grandi au Yémen, la réalisatrice porte en elle une double culture qui irrigue profondément son regard. Très tôt, elle choisit le documentaire comme terrain d’expression, non pas comme un simple outil d’observation, mais comme un acte d’engagement.
Son nom émerge sur la scène internationale avec Karama Has No Walls, un court métrage tourné en pleine révolution yéménite de 2011. Le film, nommé aux Oscars, témoigne d’une immersion directe dans les événements, au plus près des corps et des visages. Plus qu’un document, c’est une prise de position.
Elle poursuit cette exploration avec The Mulberry House, œuvre plus personnelle dans laquelle elle mêle histoire familiale et bouleversements politiques. On y retrouve déjà ce qui fera la force de son cinéma : une capacité à faire dialoguer le collectif et l’intime, le chaos du monde et les récits individuels.
Mais Sara Ishaq ne se limite pas à filmer. Elle participe activement à la structuration d’une scène cinématographique au Yémen, notamment à travers des initiatives de formation et de soutien aux jeunes cinéastes. Une démarche rare, qui inscrit son travail dans une dimension à la fois artistique et profondément humaine.
The Station, une fiction sous tension, ancrée dans le réel
Avec The Station (Al Mahattah), Sara Ishaq signe un passage à la fiction d’une justesse remarquable.
Le film nous plonge dans un Yémen fracturé par la guerre, où Layal tente de maintenir à flot une station-service réservée aux femmes. Un espace fragile, presque clandestin, dans un pays où l’essence se fait rare et où la violence structure le quotidien. Autour d’elle, tout vacille : les tensions montent, les ressources s’épuisent, et son jeune frère, à peine âgé de 12 ans, est appelé à rejoindre le front.
Ce point de départ, déjà puissant, se déploie en un récit profondément humain. Layal se bat pour empêcher cet enrôlement, mais se heurte à une réalité plus complexe : le retour de leur sœur, engagée dans le conflit, et l’attirance du jeune garçon pour un ailleurs façonné par la guerre. Une fratrie divisée, à l’image d’un pays lui-même déchiré.
Ce qui frappe immédiatement, c’est la capacité de Sara Ishaq à transposer son regard documentaire dans la fiction. Rien ne semble fabriqué. La tension est constante, presque physique. Les situations sonnent juste, les émotions affleurent sans jamais être surlignées. On sent que chaque scène est nourrie d’un vécu, d’une connaissance intime du terrain.
Mais au-delà du contexte géopolitique, The Station est traversé par un thème central : celui de la sororité. Un fil fragile, mais essentiel, qui tente de résister à un monde dominé par la violence et les logiques de pouvoir.
Et c’est peut-être là que le film touche le plus juste.
Car difficile, en sortant de la projection, de ne pas ressentir une forme de vertige face à l’absurdité de ce qui est montré. Cette mécanique de guerre, entretenue par des logiques de domination souvent vidées de leur sens, où des hommes continuent de se battre pour des raisons qu’ils ont parfois oubliées eux-mêmes.
Face à cela, les femmes tentent de tenir, de protéger, de maintenir un semblant d’équilibre.
Et les enfants, eux, héritent.
Le film interroge frontalement cette virilité toxique qui traverse les sociétés, reléguant les femmes à des rôles secondaires, les considérant encore trop souvent comme inférieures — parfois même avec la complicité inconsciente de celles qui en subissent les conséquences.
Il questionne aussi, en filigrane, le poids des croyances, des systèmes idéologiques et religieux qui, dans certains contextes, participent à enfermer les individus dans des trajectoires de violence et de résignation.
Sans jamais être démonstratif, Sara Ishaq ouvre une brèche.
Je ne sais pas si la réalisatrice nous invite à repenser nos modèles, nos héritages, nos éducations. À déconstruire ces récits qui nourrissent la peur, le rejet de l’autre, la domination… mais en tout cas, c’est l’effet que le film a eu sur moi : à quoi ressemblerait le monde si l’on remplaçait la violence par la bienveillance ?
Sara Ishaq signe un film profondément politique, au sens le plus noble du terme. Un film qui regarde le monde en face, sans détour, mais qui laisse entrevoir — malgré tout — la possibilité d’un autre récit.
Un récit où l’on choisirait enfin de faire société autrement.
Fiche technique :
Titre : The Station
Réalisation : Sara Ishaq
Avec : Rashad Khaled, Manal Al-Mulaiki, Abeer Mohammed
Pays : Yemen, Jordanie, France, Pays-Bas, Allemagne, Norvège, Qatar
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement
Durée : 1h52
Sélection : Semaine de la Critique – Festival de Cannes 2026
