Avec Jim Queen, présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes, Marco Nguyen et Nicolas Athané signent une comédie d’animation aussi folle que réjouissante, mais surtout beaucoup plus intelligente qu’elle n’en a l’air. Le point de départ est déjà un programme en soi : Jim, icône sexy de la scène gay parisienne, influenceur désirable et adulé, contracte l’Hétérose, un étrange virus qui transforme les hommes gays en hétérosexuels. Du jour au lendemain, son empire s’effondre. Ses admirateurs disparaissent, ses followers l’abandonnent, son aura se dissout. Il ne lui reste plus qu’un dernier fidèle : Lucien, jeune homme timide, encore mal à l’aise avec sa propre identité, qui va l’accompagner dans une quête absurde et héroïque pour trouver un remède et empêcher l’extinction de l’homosexualité.
Sur le papier, le film pourrait n’être qu’une farce potache. Il est évidemment cela, et c’est déjà beaucoup. Jim Queen est une pure merveille de drôlerie, un feu d’artifice de gags, de caricatures, de corps désirants, de répliques vachardes, de clichés assumés et retournés avec un plaisir communicatif. Le film dissèque la scène gay (parisienne) avec une férocité tendre : les gym queens, les twinks, les bears, les influenceurs narcissiques, les militants, les fêtards, les fragiles, les dominants, les invisibles, les planqués, les flamboyants. Tout le monde en prend pour son grade, mais jamais avec mépris. C’est là que le film est savoureux : il se moque de l’intérieur, avec une connaissance intime de ses codes, de ses travers, de ses ridicules et de ses beautés.
Mais derrière la comédie, il y a une idée beaucoup plus forte. Jim Queen rappelle qu’il n’existe pas une communauté LGBTQIA+ homogène, compacte, unifiée, qui penserait, désirerait et vivrait d’une seule manière. On a rassemblé sous ce sigle une multitude de minorités, d’expériences, de sexualités, de corps, de fantasmes, de blessures et de contradictions. Leur point commun est souvent moins une identité partagée qu’une position commune face à la norme hétérosexuelle. Le film joue admirablement de cette tension. Il montre une communauté qui se rassemble lorsqu’elle est menacée, mais qui reste traversée par des hiérarchies, des exclusions, des vanités, des conflits de désir et des rapports de pouvoir.
C’est précisément ce qui rend le film politique. À l’heure où les discours réactionnaires, masculinistes ou d’extrême droite tentent de fabriquer une image monolithique de la “communauté LGBT”, comme s’il s’agissait d’un bloc idéologique parfaitement organisé, Jim Queen répond par le rire, l’excès et le désordre. Il rappelle que cette supposée communauté est aussi divisée, multiple, contradictoire et bordélique que n’importe quelle autre. Elle n’est pas pure. Elle n’est pas exemplaire. Elle n’est pas un modèle moral. Elle est vivante. Et c’est peut-être encore plus subversif.
L’idée de l’Hétérose est à ce titre formidable. Transformer les hommes gays en hétérosexuels pourrait être un simple gag de science-fiction queer. Mais le film en fait une arme satirique. Ce virus imaginaire dit quelque chose de très réel : la peur de l’effacement, de l’assimilation, de la normalisation. Que reste-t-il d’une culture minoritaire lorsqu’elle est vidée de ses désirs, de ses excès, de son langage, de ses lieux, de ses rituels ? Que devient un corps lorsqu’on lui retire la possibilité même de désirer autrement ? Derrière la blague, il y a une angoisse profonde : celle d’un monde où la différence serait “guérie”, c’est-à-dire supprimée.
La grande réussite du film est de ne jamais transformer cette réflexion en discours pesant. Jim Queen reste constamment du côté du plaisir. L’animation permet toutes les outrances, toutes les métamorphoses, toutes les libertés de ton. Le film avance comme une virée nocturne dans un Paris queer fantasmé, très parisien certes, mais jamais fermé sur lui-même. Le Marais, les salles de sport, les clubs, les appartements, les réseaux sociaux deviennent les décors d’une odyssée grotesque et sentimentale. On rit beaucoup, parfois franchement, parfois jaune, mais toujours avec cette impression jubilatoire d’assister à un film qui ose aller au bout de son idée.
Il y a aussi, dans le duo formé par Jim et Lucien, quelque chose de très touchant. Jim incarne la surface, la beauté, la performance, la sexualité spectaculaire. Lucien, lui, porte la fragilité, l’admiration, le désir empêché, la difficulté à s’assumer. Le film aurait pu se contenter d’opposer l’icône et le fan. Il préfère les faire évoluer ensemble. L’un découvre ce qu’il reste de lui lorsque le désir des autres disparaît. L’autre apprend à exister autrement que dans l’ombre de ceux qu’il admire. Sous la satire, Jim Queen raconte aussi cela : la construction de soi dans le regard des autres, puis la nécessité de s’en libérer.
Pour un premier long métrage, Marco Nguyen et Nicolas Athané frappent fort. Leur film a l’énergie des séances de minuit : irrévérencieux, insolent, généreux, parfois outrancier, mais porté par une vraie vision.
Jim Queen est un film tendrement et jubilatoirement savoureux. Une comédie queer qui rit de tout, mais jamais contre ceux qu’elle filme. Une satire parisienne, oui, mais assez vive pour dépasser son décor. Une farce sur l’hétérosexualisation du monde, mais surtout une déclaration d’amour au désordre des désirs, à la pluralité des corps et à l’indiscipline des minorités. C’est drôle, mordant, politique, généreux.
Fiche technique :
Titre : Jim Queen
Réalisation : Marco Nguyen, Nicolas Athane
Avec : Alex Ramires, Jérémy Gillet, Shirley Souagnon
Pays : France, Belgique
Genre : Animation
Date de sortie : 17 juin 2026 (France) – 24 juin 2026 (Belgique)
Durée : 1h25
Sélection : Séance de minuit – Festival de Cannes 2026
