Le film s’ouvre comme une déflagration. Sous le soleil brûlant de Maspalomas, aux îles Canaries, des corps masculins nus s’exposent, se cherchent, se désirent. Les dunes deviennent un territoire de liberté sexuelle, de rencontres furtives, de plaisirs assumés. Puis viennent la plage naturiste, les lieux de drague, les dark rooms. Vicente, retraité depuis vingt-cinq ans, y mène une existence tumultueuse, charnelle, presque adolescente dans son refus de renoncer au désir. Son corps vieillit, mais son appétit de vivre, lui, semble intact.
Cette première partie pourrait donner l’impression d’un film sur la sexualité gay débridée, sur une vieillesse homosexuelle qui continue à jouir, à séduire, à payer parfois, à se perdre aussi dans une forme d’excès. Le regard peut déranger, tant il confronte frontalement le spectateur à une image : celle d’hommes âgés qui désirent encore, qui baisent encore, qui ne sont pas réductibles à la sagesse, à la tendresse ou à l’effacement. Mais ce prologue, volontairement cru, n’est pas le véritable sujet du film. Il en est plutôt le contraste brutal.
Car au cours d’une partie de sexe, Vicente fait un AVC. Le générique vient alors couper net cette vie solaire et libertaire. Le film bascule. Rapatrié à Donostia, Vicente est confié par sa fille à une maison de repos. Le soleil, les corps et les dunes disparaissent au profit des couloirs, des repas collectifs, des horaires fixes et d’un quotidien où le temps semble figé. Surtout, Vicente comprend qu’il ne peut plus être celui qu’il était. Après avoir vécu librement son homosexualité à Maspalomas, il se retrouve contraint de la taire, de la dissimuler, de la refouler.
C’est là que Maspalomas révèle toute sa force. Le film ne parle pas seulement de vieillesse, de maladie ou d’exil intérieur. Il aborde un sujet profondément actuel et encore trop peu représenté : le retour au placard des personnes LGBTQIA+ lorsqu’elles entrent en maison de retraite. Des hommes et des femmes qui ont parfois conquis difficilement leur liberté, qui ont vécu leur désir au grand jour ou dans des espaces protégés, se retrouvent soudain replongés dans un environnement normatif, hétérocentré, où leur passé, leur sexualité et leur identité deviennent à nouveau suspects, invisibles ou honteux.
La trajectoire de Vicente bouleverse parce qu’elle montre une double dépossession. Il perd d’abord son autonomie physique après son AVC. Mais il perd aussi quelque chose de plus intime encore : le droit d’être lui-même. À Maspalomas, son corps était peut-être vieillissant, excessif, fragile, mais il lui appartenait encore. Dans la maison de repos, ce corps devient surveillé, soigné, encadré. Et avec lui, c’est toute une vie qui semble confisquée.
Le film est d’autant plus touchant qu’il ne réduit jamais Vicente à une victime abstraite. Il a ses contradictions, ses zones d’ombre, ses désirs parfois dérangeants, sa manière de s’accrocher à une liberté qui a pu prendre des formes troubles. Mais c’est précisément cela qui le rend humain. Maspalomas refuse la représentation aseptisée du vieil homme homosexuel. Il montre un personnage traversé par le désir, la honte, la nostalgie, la colère et l’immense tristesse de devoir redevenir invisible.
À mesure que le récit avance, l’idée de fuite devient obsessionnelle. Vicente veut retourner à Maspalomas, non seulement parce qu’il y a laissé des souvenirs, mais parce que ce lieu représente sa dernière possibilité de liberté. Maspalomas n’est plus seulement une station balnéaire. C’est un paradis perdu, un espace mental, le dernier endroit où il pouvait encore exister pleinement.
Terriblement attachant, profondément triste, Maspalomas prend aux larmes sans chercher le mélodrame facile. Sa force est de partir d’images crues, presque provocantes, pour atteindre une émotion très pure. Derrière les corps nus et les lieux de sexe, le film parle de dignité. Derrière l’excès, il parle de solitude. Derrière la liberté sexuelle, il pose une question essentielle : que reste-t-il d’une vie conquise de haute lutte lorsque la vieillesse, la maladie et les institutions obligent à se cacher de nouveau ?
Maspalomas est un film douloureux et nécessaire. Il rappelle que la liberté LGBTQIA+ ne se joue pas seulement dans la jeunesse, dans les prides ou dans les grandes déclarations politiques. Elle se joue aussi, peut-être plus silencieusement encore, dans les chambres des maisons de repos, dans les regards des soignants, dans les souvenirs que l’on ose ou non raconter. Et dans le droit, jusqu’au bout, de ne pas avoir honte de ce que l’on a été, de ce que l’on a aimé, et de ce que l’on désire encore.
Fiche technique :
Titre : Maspalomas
Réalisation : Jose Mari Goenaga, Aitor Arregi
Avec : José Ramón Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Uranga
Pays : Espagne
Genre : Drame
Date de sortie : 24 juin 2026 (France) – 08 juillet 2026 (Belgique)
Durée : 1h55

