CANNES 2026 : « Du fioul dans les artères » de Pierre Le Gall

Présenté en Séance spéciale à la Semaine de la Critique 2026Du fioul dans les artères, premier long métrage de Pierre Le Gall, avance comme son personnage principal : frontalement, sans détour, avec cette force tranquille des êtres qui ont appris à ne pas trop parler d’eux-mêmes. Le film, coproduit par la France et la Pologne, réunit Alexis Manenti dans le rôle d’Étienne et Julian Świeżewski dans celui de Bartosz, deux routiers que tout semble condamner à ne faire que se croiser.

Étienne est chauffeur routier. Chaque semaine, il avale les kilomètres, habite son camion plus qu’il n’habite sa propre vie, organise son existence autour des horaires de livraison, des parkings, des pauses, des douches collectives et des stations-service. Sa vie affective, elle, se réduit à des rencontres anonymes, furtives, presque fonctionnelles, dans ces espaces de transit où l’intimité semble devoir se cacher pour exister. Puis il rencontre Bartosz, routier polonais, et quelque chose déraille. Ou plutôt : quelque chose commence enfin à vivre.

C’est là que Du fioul dans les artères surprend et touche profondément. Le film est bien un film LGBTQIA+, mais il déplace immédiatement les représentations habituelles. Ici, l’homosexualité ne se déploie pas dans les décors souvent attendus du cinéma queer : pas de bel appartement, pas de milieu urbain branché, pas de corps idéalisés, pas de personnages correspondant à une imagerie codifiée du désir gay. Pierre Le Gall filme des camionneurs. Des hommes de la route. Des hommes fatigués, massifs, taiseux, ancrés dans un univers de travail dur, viril, rugueux, presque exclusivement masculin.

Et c’est précisément dans ce décor que le film trouve sa singularité. Car ce monde de camionneurs, que l’on associe volontiers à une forme de masculinité brute, contient aussi ses zones d’ombre, ses désirs cachés, ses rencontres nocturnes, ses solitudes partagées. L’homosexualité y existe, bien sûr. Elle y circule, discrète, codée, parfois clandestine. Mais elle est rarement montrée au cinéma avec autant de simplicité et de crédibilité. Du fioul dans les artères rend visible ce que le cinéma regarde peu : des hommes qui ne correspondent pas au “profil” traditionnel du gay à l’écran, et qui pourtant désirent, aiment, souffrent, attendent, espèrent.

La grande beauté du film tient à cette absence d’artifice. Les corps ne sont pas magnifiés. Ils sont vrais. Ils portent le poids du travail, de la route, des heures avalées, de la fatigue accumulée. La sexualité n’est pas stylisée pour rassurer ou séduire le spectateur. Elle a lieu dans le camion, dans cet espace à la fois intime et professionnel, lieu de travail, de repos, d’attente et soudain de désir.

Car Du fioul dans les artères est aussi, et peut-être surtout, un film social. Il raconte la difficulté d’être routier aujourd’hui : l’éloignement, la précarité affective, les contraintes du métier, les corps soumis à la cadence, les relations familiales abîmées par l’absence. Étienne est dévoué à son travail, presque chevillé à la route, mais cette passion a un prix. Sa vie personnelle semble réduite à des interstices. Il n’a pas vraiment le temps d’aimer. Il grappille des moments, des fragments, des rencontres. Lorsqu’une histoire plus profonde apparaît, elle se heurte immédiatement à la réalité matérielle de son existence : les trajets, les plannings, les obligations, les frontières, les kilomètres.

C’est un film de bitume et de peau, de solitude et d’élan, de fatigue et de pulsation. Un film où le fioul circule dans les moteurs, mais où le désir, lui aussi, circule dans les artères. Pierre Le Gall signe un premier long métrage très attachant, à la fois social et amoureux, qui trouve sa force dans la justesse de ses corps, la crédibilité de ses personnages et la beauté inattendue qu’il arrache à un monde rarement filmé comme un territoire de romance.

Fiche technique :
Titre : Du fioul dans les artères
Réalisation : Pierre Le Gall
Avec : Alexis Manenti, Julian Swiezewski, Armindo Alves
Pays : France
Genre : Drame
Date de sortie : Inconnu
Durée : 1h31
Sélection : Semaine de la Critique (Séance spéciale) – Festival de Cannes 2026

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