CANNES 2026 : « L’Objet du Délit » de Agnès Jaoui

Agnès Jaoui face aux lignes de fracture de #MeToo

Dans les coulisses d’une ambitieuse production des Noces de Figaro, les tensions montent lorsqu’une accusation d’agression sexuelle éclate, mettant en péril le spectacle et obligeant chacun·e à se positionner. Conflits d’opinion, fractures générationnelles, maladresses, hypocrisies, peurs et prises de conscience s’entrechoquent. Comme toujours chez Agnès Jaoui, le rire n’est jamais très loin du drame, et c’est précisément dans cet entre-deux que son cinéma trouve ici toute sa pertinence.

Avec L’Objet du Délit, Agnès Jaoui s’empare frontalement du mouvement #MeToo, non pas pour en faire un film à thèse, mais pour observer les secousses qu’il a provoquées dans nos sociétés. Ce qui l’intéresse, ce sont les comportements, les mots, les réflexes, les malaises, les lignes de défense et les nouvelles évidences. Le film montre comment ce mouvement a transformé le regard porté sur certains gestes, certaines paroles, certaines attitudes autrefois banalisées, mais devenues aujourd’hui impossibles à ignorer.

Le fil conducteur du récit est la mise en scène d’un opéra, Les Noces de Figaro. Et, en soi, il y avait déjà là matière à faire un film. Agnès Jaoui montre très bien les tensions humaines qui traversent une troupe, ce monde de répétitions, de susceptibilités, de contraintes techniques, de conflits d’ego et de fatigue collective que le spectateur ne perçoit jamais lorsqu’il arrive le soir de la première. Derrière l’apparente noblesse de l’art, il y a aussi un plateau de travail, avec ses horaires, ses revendications, ses rapports de force, ses impatiences et ses frustrations.

Cette dimension m’a particulièrement parlé. Je me souviens d’avoir participé à un opéra lorsque j’étais plus jeune. J’imaginais alors entrer dans un univers entièrement dédié à l’art, porté par une forme d’élévation collective. J’ai découvert, au contraire, un monde beaucoup plus prosaïque, où certain·es semblaient davantage préoccupés par les pauses syndicales, les contraintes d’horaire ou les exigences du metteur en scène que par la beauté de l’œuvre. À 16h, tout le monde quittait le plateau comme on quitte une entreprise pour attraper son train ou retrouver ses enfants. L’art devenait soudain un travail comme un autre. Ce fut pour moi un véritable choc.

C’est précisément cette réalité de plateau qu’Agnès Jaoui parvient à capter avec beaucoup de justesse. Ici, elle l’utilise comme décor pour interroger les rapports de domination, le consentement, la parole des victimes et les crispations générationnelles. Mais on sent que ces tensions pourraient très bien se déplacer vers d’autres sujets : la création collective, le pouvoir du metteur en scène, la fatigue des équipes, la violence des hiérarchies ou la difficulté de faire tenir ensemble des personnalités très différentes dans un même projet artistique.

Sur le volet #MeToo, qui constitue évidemment le cœur du film, L’Objet du Délit se révèle particulièrement riche. Agnès Jaoui oppose, sans caricaturer totalement, deux mondes qui ne parlent plus tout à fait la même langue. D’un côté, une génération plus âgée, rattrapée par des comportements qui n’étaient pas toujours perçus comme agressifs à l’époque, ou qui étaient trop facilement excusés au nom de la séduction, du tempérament artistique ou des habitudes de plateau. De l’autre, une génération plus jeune, beaucoup plus radicale dans son refus de ces gestes ordinaires devenus aujourd’hui insupportables.

Le film est passionnant lorsqu’il laisse ces deux camps se répondre, se heurter, parfois se ridiculiser. Il y a les boomers, dont Agnès Jaoui elle-même semble observer les réflexes avec une lucidité amusée, et puis il y a la génération qui monte au front, incarnée notamment par la formidable Eye Haïdara dans le rôle de Cora. Ses prises de parole sont franches, directes, parfois brutales, mais elles viennent nommer ce qui, pendant longtemps, a été passé sous silence.

Les situations sont souvent très justes. Il y a ce vieux chef d’orchestre inquiet à l’idée qu’une ancienne conquête fasse surgir un #MeToo le concernant. Il y a ce comédien qui pelote sa partenaire sans même sembler comprendre qu’il s’agit d’une agression sexuelle (avant on aurait dit ‘attouchement’). Il y a ces hommes qui se sentent menacés moins par ce qu’ils ont fait que par le fait que cela puisse désormais être nommé. Le film touche ici quelque chose de très vrai : la panique d’un monde qui découvre que ses anciens codes ne protègent plus ceux qui les utilisaient.

Mais Agnès Jaoui ne transforme pas pour autant son film en tribunal. Elle observe aussi les excès, les automatismes et parfois l’absurdité de la nouvelle époque. Le personnage de Mirabel, incarné par Claire Chust, est à cet égard savoureux. Jeune influenceuse choisie pour dépoussiérer un art supposément moribond, elle ne connaît ni l’opéra ni réellement la mise en scène, mais elle possède ce que les institutions recherchent désormais : de la visibilité, des followers, une image de modernité. Elle débarque avec tout le vocabulaire militant contemporain — sororité, patriarcat, safe place — sans toujours sembler comprendre la profondeur des mots qu’elle emploie.

Agnès Jaoui n’enferme pas ses personnages dans une caricature, le personnage de Mirabel se révèle bien plus profond et intelligent qu’il n’y paraît au premier abord et le personnage de l’agresseur se révèle également bien plus multiple que juste le geste qu’il a porté à la comédienne.

C’est là que L’Objet du Délit trouve sa meilleure matière : dans cette zone trouble où personne n’a entièrement tort, mais où personne n’a totalement raison non plus. Agnès Jaoui ne semble jamais vouloir trancher frontalement. Elle donne à entendre les deux camps, en montre les blessures, les violences, les ridicules et les impasses. Son regard reste humaniste, parfois ironique, souvent tendre, mais jamais naïf.

Reste alors la question de la conclusion. Pendant une grande partie du film, on observe ces deux mondes s’affronter en se demandant si Agnès Jaoui finira par prendre position. Il me semble qu’elle penche malgré tout du côté de la jeune génération, ou du moins du côté de la nécessité de nommer les violences et de ne plus les minimiser. Mais la fin rappelle aussi une autre réalité, presque cynique, presque théâtrale : malgré les conflits, malgré les accusations, malgré les blessures, le spectacle doit continuer.

Et c’est peut-être là que le film est le plus cruel. Car derrière les grandes déclarations, les prises de position et les indignations, il y a encore une production à sauver, une première à assurer, un public à accueillir. The show must go on. Agnès Jaoui signe ainsi une comédie dramatique vive, intelligente et parfois grinçante, qui capte avec beaucoup d’acuité les contradictions de notre époque. Un film sur #MeToo, oui, mais surtout sur ce moment étrange où une société entière tente de changer ses règles tout en continuant à jouer la même pièce.

Fiche technique :
Titre : L’Objet du Délit
Réalisation : Agnès Jaoui
Avec : Agnès Jaoui, Eye Haïdara, Daniel Auteuil
Pays : France, Belgique
Genre : Drame
Date de sortie : 27 mai 2026 (France) – 03 juin 2026 (France)
Durée : 2h16
Sélection : Hors compétition – Festival de Cannes 2026

Affiche du film « L’Objet du Délit » de Agnès Jaoui

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