CANNES 2026 : « Notre Salut » de Emmanuel Marre

Notre Salut, d’Emmanuel Marre, arrivait précédé d’une réputation imposante. Prix du scénario à Cannes, accueilli avec enthousiasme par une partie de la critique française, le film promettait une plongée singulière dans la France de Vichy à travers une histoire familiale : celle d’un homme ordinaire, Henri Marre, qui tente de se faire une place dans la machine administrative du régime. Sur le papier, le projet est fort. Il l’est d’autant plus qu’Emmanuel Marre ne filme pas les grands visages de la collaboration, mais ses rouages discrets, ses bureaux, ses ambitions médiocres, ses compromissions silencieuses.

Pourtant, malgré cette promesse, le film m’a profondément déçu. Dès la scène d’ouverture, quelque chose dérange dans la mise en scène : tout est plongé dans la pénombre, tandis que les visages sont violemment frappés par des spots frontaux. Ce choix pourrait créer un trouble, une tension, une étrangeté. Mais il installe surtout une distance assez pénible, renforcée par une image jaunâtre, sale, presque étouffante, qui contamine tout le film. Cette esthétique poisseuse, constamment appuyée, finit par écraser le regard plus qu’elle ne le stimule.

Le problème n’est pas seulement visuel. Il tient aussi à la manière dont le récit accompagne — ou n’accompagne pas — le spectateur. Les enjeux historiques sont considérables, mais les personnages restent souvent insuffisamment incarnés ou expliqués. On comprend l’intention : faire ressentir la banalité du mal, montrer comment des hommes apparemment ordinaires deviennent les exécutants sincères d’un système abject. Mais encore faut-il que le film nous permette d’entrer réellement dans cette mécanique. Par moments, j’ai eu le sentiment qu’il fallait déjà très bien connaître l’histoire de Vichy pour saisir toute la portée de ce qui se jouait à l’écran.

C’est peut-être là que mon regard s’éloigne de celui d’une partie de la critique cannoise. Quand Olivier Joyard parle d’un « tour de force esthétique et politique » et évoque des scènes de bureau proches de The Office, on comprend ce qu’il veut dire : il y a bien dans Notre Salut une volonté de montrer le grotesque administratif, la lâcheté organisée, l’absurdité bureaucratique au service de l’ignominie. Et c’est sans doute ce que le film réussit le mieux : cette réflexion sur des « monstres ordinaires », ou plutôt des « salauds sincères », qui ne mesurent jamais vraiment l’horreur de leurs actes parce qu’ils sont trop occupés à se croire utiles, efficaces ou nécessaires.

Mais cette réussite partielle ne suffit pas à emporter l’ensemble. Le film est long et parfois hermétique. Il impressionne par son ambition, mais il ne m’a pas convaincu dans son exécution. À force de chercher une forme radicale, Emmanuel Marre semble parfois perdre la clarté émotionnelle et politique de son sujet. Notre Salut reste donc un film important par ce qu’il tente de raconter, mais beaucoup moins fort, à mes yeux, par la manière dont il le raconte. Un film attendu comme une révélation, et reçu, finalement, comme une grande déception.

Fiche technique :
Titre : Notre Salut
Réalisation : Emmanuel Marre
Avec : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto
Pays : France, Belgique
Genre : Comédie, Histoire
Date de sortie : 30 septembre 2026 (Belgique)
Durée : 2h35
Sélection et récompense : Compétition officielle – Festival de Cannes 2026 / Prix du scénario

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