Dans Los domingos, Alauda Ruiz de Azúa filme une vocation religieuse comme un séisme intime. Ainara a 17 ans, elle est brillante, elle s’apprête à passer son bac et tout semble déjà tracé devant elle : des études, une université, un avenir ouvert. Mais à la surprise générale, la jeune fille annonce à sa famille qu’elle souhaite participer à une période d’intégration dans un couvent, avec l’idée possible d’embrasser la vie religieuse.
Le film aurait pu se construire sur l’affrontement brutal entre croyance et modernité. Il choisit au contraire une voie beaucoup plus subtile. La réalisation est belle, tout en retenue, attentive aux silences, aux regards, aux petites crispations familiales. Rien n’est surligné. Rien n’est imposé. Les personnages existent dans toute leur complexité, portés par des actrices remarquables, capables de faire sentir à la fois l’amour, l’incompréhension, la peur et la colère.
Ce qui trouble profondément, c’est que le choix d’Ainara n’est pas accueilli comme une simple décision personnelle. Il agit comme un révélateur. Son père tente de l’écouter, de respecter ce qu’elle ressent, même si l’on perçoit ses doutes. Maite, sa tante, réagit tout autrement. Pour elle, cette vocation soudaine ne peut pas être seulement un appel spirituel. Elle y voit le symptôme d’un malaise plus profond, peut-être une manière de fuir le monde, les hommes, la violence, le deuil ou la difficulté de grandir.
Le film pose alors une question passionnante : pourquoi l’engagement envers Dieu, autrefois perçu comme naturel, est-il devenu aujourd’hui si inquiétant ? Dans une société où les églises se vident, où la religion n’occupe plus la même place dans la vie collective, voir une jeune fille choisir le couvent provoque presque plus de peur que de respect. On lui répète qu’elle saura quand elle devra s’engager, parce que Dieu lui parlera. Mais en regardant ces églises désertées, on peut se demander, non sans ironie, s’il parle encore à grand monde, ce Dieu.
C’est là que Los domingos devient particulièrement fort. Le film ne se contente pas d’opposer croyants et non-croyants. Il montre surtout le vertige que provoque un choix radical. Pour certains, Dieu est amour. Mais l’histoire des hommes rappelle aussi combien de violences ont été commises en son nom. Ce n’est peut-être pas Dieu qui est violent, mais ce que les hommes font de Dieu. Ce décalage entre la pureté supposée de la foi et la brutalité du monde traverse tout le film.
La vie religieuse apparaît dès lors sous un double visage. Elle peut être un appel sincère, une quête de paix, de sens, d’absolu. Mais elle peut aussi ressembler à un enfermement. Se retirer du monde pour être au plus proche de Dieu, est-ce une liberté ou une disparition ? Est-ce un choix spirituel ou une manière de se protéger ? On peut aussi penser que cette vie de retrait a, pendant des siècles, permis à certaines femmes de se soustraire aux hommes, aux attentes sociales, à un monde violent qui ne leur laissait pas toujours beaucoup d’espace.
Alauda Ruiz de Azúa filme la foi non comme une évidence, mais comme une énigme. Elle filme la famille non comme un refuge parfait, mais comme un lieu d’amour traversé par la peur. Et elle filme Ainara comme une jeune fille à la fois fragile et déterminée, peut-être libre, peut-être influencée, peut-être perdue, peut-être beaucoup plus lucide que les adultes qui l’entourent.
Fiche technique :
Titre : Los Domingos
Réalisation : Alauda Ruiz de Azúa
Avec : Blanca Soroa, Patricia López Arnaiz, Juan Minujin
Pays : Espagne, France
Genre : Drame
Date de sortie : 11 février 2026 (France) – 22 juillet 2026 (Belgique)
Durée : 1h55

