CANNES 2026 : « Shana » de Lila Pinell

Présenté en première mondiale à la Quinzaine des Cinéastes 2026Shana est le nouveau long métrage de Lila Pinell, réalisatrice déjà passée par Cannes en 2017 avec Kiss and Cry, coréalisé avec Chloé Mahieu et présenté à l’ACID.

Le pitch annonce une comédie dramatique presque picaresque : Shana traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d’une bague censée la protéger du mauvais œil. Elle en aura bien besoin, surtout lorsque son compagnon toxique sort de prison et que les ennuis commencent à s’accumuler. 

Mais Shana est beaucoup plus qu’un récit de galères. C’est d’abord une claque d’actrice. Eva Huault crève l’écran. On pourrait se demander, tant son naturel est saisissant, si elle est comédienne professionnelle ou si Lila Pinell l’a simplement cueillie dans la vie réelle. En réalité, Eva Huault est bien actrice : sa fiche Unifrance la présente comme comédienne, représentée par l’agence Adéquat, avec une filmographie déjà fournie. Mais ce qui impressionne, c’est que rien chez elle ne semble “joué”. Elle ne compose pas Shana de l’extérieur. Elle l’habite, elle la traverse, elle lui donne une vérité physique, verbale, affective, presque documentaire.

Cette impression ne doit rien au hasard. Lila Pinell filme Eva Huault depuis longtemps : selon la Fondation Gan, la réalisatrice l’avait déjà filmée en 2009 dans Nous arrivons, alors qu’Eva Huault avait 10 ans, avant de la retrouver dans Le Roi David, moyen métrage primé à Clermont-Ferrand et nommé aux César. Shana apparaît donc comme l’aboutissement d’une relation de cinéma patiemment construite, presque une continuité de regard.

Shana est un personnage formidable. Elle a tout d’une jeune femme modelée par les critères de beauté des réseaux sociaux, par les fantasmes d’ascension sociale, par l’imaginaire clinquant des influenceuses françaises installées à Dubaï. Elle a les lèvres gonflées, les ongles trop longs, le sac de marque comme promesse de réussite, le langage bravache, la posture de celle qui veut afficher qu’elle maîtrise sa vie alors que tout vacille sous ses pieds. Son corps ne correspond pas aux canons dominants du cinéma français, et c’est précisément ce qui fait sa puissance. Shana ose regarder un corps populaire, stylisé, transformé, imparfait, sans le mépriser ni le corriger.

Le film aurait pu tomber dans la moquerie. Il n’en fait rien. Il regarde Shana avec une tendresse immense. Il ne nie jamais son côté excessif, parfois agaçant, parfois naïf, parfois autodestructeur. Mais il refuse de la réduire à ses artifices. Derrière les ongles, les lèvres, les vêtements, le sac Balenciaga ou l’attitude de “fille de banlieue” qui se donne des airs de dure, il y a une jeune femme qui galère. Vraiment. Une jeune femme qui tente de tenir debout dans un monde qui lui laisse peu d’espace, peu d’argent, peu de sécurité et peu de répit.

Car Shana est aussi un film social d’une grande justesse. Le scénario sonne vrai parce qu’il ne regarde pas la précarité depuis le confort du surplomb. Il montre une tranche de population rarement filmée avec autant d’énergie, de contradictions et de précision : ces jeunes femmes des périphéries françaises, prises entre les codes des réseaux sociaux, les rêves de réussite rapide, les injonctions à la beauté, les histoires d’amour toxiques, les fidélités familiales abîmées et la nécessité quotidienne de survivre.

La relation avec son compagnon est au cœur de cette tension. Il est en prison parce qu’il l’a battue, mais Shana l’aime encore. Elle veut le retrouver lorsqu’il sortira. Le film touche ici quelque chose de très délicat : l’emprise, l’attachement, la dépendance affective, cette incapacité à rompre complètement avec celui qui détruit mais qui demeure, malgré tout, aimé.

Face à Eva Huault, Noémie Lvovsky apporte une présence magnifique. Elle n’écrase jamais le film de son statut d’actrice reconnue. Au contraire, elle semble venir renforcer, cadrer, relancer l’énergie de Shana.

Shana est un film attachant, nerveux, drôle parfois, douloureux souvent, porté par une actrice dont le naturel sidère. C’est le portrait d’une jeune femme qui voudrait croire qu’un sac de marque, une bague contre le mauvais œil ou le retour d’un amour toxique pourraient donner un sens à sa vie, alors qu’elle cherche surtout, confusément, à ne pas disparaître. Lila Pinell signe un film d’une grande vitalité, à la fois populaire, social et profondément humain.

Et au centre, il y a Eva Huault. Une présence. Une évidence. Une actrice qui ne joue pas seulement Shana : elle la rend impossible à oublier.

Fiche technique :
Titre : Shana
Réalisation : Lila Pinell
Avec : Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib
Pays : France
Genre : Drame
Date de sortie : 17 juin 2026 (France)
Durée : 1h20
Récompense : Prix SACD – Quinzaine des Cinéastes – Festival de Cannes 2026

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